Un fin tapis blanc épouse avec précision le relief du jardin. La neige s'est posée lentement, flocon après flocon, jusqu'à progressivement tout recouvrir de son protecteur et immaculé manteau. J'observe ce monde vierge et inconnu à travers la fenêtre de la cuisine, le regard imprécis et perdu. A mes pieds, le chat se frotte contre mes chevilles puis contre la porte du jardin en miaulant plaintivement. Le message est clair, il veut sortir. Je m'arrache avec regret à ma rêverie et tends le bras pour lui ouvrir la porte. Une bouffée de froid piquant s'engouffre à l'intérieur et me mord les joues. Le chat avait déjà passé la tête dans l'embrasure. Mais il hésite maintenant. Sentant la précieuse chaleur s'échapper et le froid m'envahir, je prends la décision à sa place. Je précipite sa sortie d'un encourageant mouvement du pied. Lorsque sa queue a franchi l'ouverture temporaire, je ferme doucement la porte derrière l'animal. Manifestement, il regrette mon choix. Il reste comme figé pendant un instant sur la première marche qui descend vers le jardin. Je commence à me reprocher cette décision par procuration. Je tends à nouveau la main vers la poignée pour me faire pardonner. Mais soudain, le chat s'élance. Il court, il saute, il vole! Il s'arrête brusquement. Il prend conscience que ses pattes sont enfoncées dans la substance glaciale qui lui colle aux poils. Il tente de s'en défaire, il agite chaque patte successivement. Il comprend qu'il n'y parviendra pas et reprend sa course bondissante. Derrière lui, un chemin neuf apparaît, blessant profondément la croûte blanche du paysage. Il dessine une boucle, revient sur ses pas, bifurque à gauche, à droite. Non, vraiment, cette poudre froide et humide est partout. Il rebrousse chemin et trace un second sentier presque parallèle au premier. Il bondit après chaque pas pour éviter autant que possible le contact de la neige. Il gravit maintenant les trois marches. Il croise mon regard. C'est le moment de me racheter. J'entrouvre la porte à l'instant précis où sa patte atteint le seuil et le chat se rue d'un bond à l'intérieur. Il reste un instant hébété entre mes jambes. Mais tout est maintenant déjà oublié, il se frotte amicalement contre moi. Il avise ensuite un coussin posé près du radiateur. C'est là que je le retrouverai quelques heures plus tard encore langoureusement enroulé sur lui-même.